Compte rendu WE NAV 20 21 oct 2018

Voile Chausey NAV 35
Weekend du 20 et 21 octobre 2018

20 heures au Minihic sur Rance, il fait déjà nuit et un peu frais en ce mois d’octobre.
Bonnet au ras des yeux, vêtements double épaisseur qui rendent sa silhouette méconnaissable(on ne le reconnait qu’à sa voix), Bruno nous réceptionne sur le parking près de l’eau à quelques encablures de Big Bang le catamaran qui sera notre compagnon de route pour ce weekend. A cette heure, il ne fait pas bon traîner par ici. Comme dans les rues de Londres, un Landru local pourrait s’y trouver à son aise, peut-être manque-t-il juste un peu de brume et un peu de crachin Breton ?.
Finalement, heureux hasard !L’équipage arrive groupé. Nathalie, Olivier Maunoir – et un peu plus tard Cécile – ployant sous des sacs faisant penser qu’ils seraient partants pour la route du Rhum, se dirigent sans traîner vers le ponton et se placer « à la va com’ j’te pousse » sur le pneumatique, annexe de notre bateau. Le moteur ce soir démarre au quart de tour, surchargé l’esquif s’aventure sur les eaux figées pour disparaître dans les ténèbres. Commence un slalom entre des corps morts encrassés et les bateaux qui ressemblent à cette heure à des tombeaux flottants. Bruno maintenant tient la barre ferme en direction d’un faisceau de lumière que l’on peine à voir. Il est taiseux, attentif, concentré, il a des intentions, mais on ne sait pas lesquelles, il faut faire confiance. Quand tout à coup au milieu de nulle part, rapide comme l’éclair il sort son couteau à cran d’arrêt et, sans coup férir, se lance sur un bout de… garcette pour sécuriser un de nos sacs qui allait tomber à l’eau. Soulagement ! Nous arrivons enfin.
Il faut un peu de temps pour s’amariner, c’est qu’il faut passer de l’élément solide à l’élément liquide. Le temps des premiers pas dans le cockpit et des présentations, Monique (la moitié de Bruneau) nous indique nos quartiers,Il faut descendre dans le ventre métallique d’une des deux coques. Elle est savamment agencée(ce que de monde de la voile, sait très bien faire) ; Lit cercueil spacieux, étagères, bouton de la lumière à portée de main, crochets porte manteaux, lavabo avec eau chaude, wc et même, grand luxe, une douche.Là enfin ! On est vraiment arrivé, on peut se poser on sait un peu mieux ou on va et rassuré on peut enfin apprécier d’être à bord. Dehors sur le pont tout est calme et serein, pas de vent, pas de bruit, pas d’agitation, à priori pas de pollution…. le cri et la fureur du monde déjà sont loin. Par pur plaisir, si on éteint les frontales une agréable sensation de bien-être nous fait prendre conscience de l’instant présent, puissance envoûtante du clair-obscur de Rance qui fait de nous, on le sait déjà, les privilégiés d’un weekend.
.Pour le premier soir comme convenu par mail, seul le dessert est en commun, chacun devait avoir prévu son repas. Rassemblés pour la première fois autour d’un verre dans le carré spacieux,ça papote, ça projette, ça briefe… on s’apprivoise. Première belle surprise. Bruno et Monique nous offrent le gâteau. Un gâteau si beau qu’on dirait qu’il vient de chez Gaston Lenôtre. Si bon, qu’il rendrait une anorexique boulimique. Confirmation, c’est bien Bruno qui l’a fait. On est bien obligé de le croire. « Il est fort ce gars-là, j’vous l’dis ». Demain que vont penser les autres de notre cuisine « à deux balles » ?Ça démarre fort, il y a des complexes à se faire. Allez ! Oublions.« On fait quoi demain ? », le passage de l’écluse au barrage étant à 9h nous lèverons l’ancre vers 8h afin de nous présenter en bonne position devant le sas d’entrée…après on verra en fonction du vent mais Chausey semble tenir la corde si la météo ne change pas. La soirée se prolonge tranquille, on partage le mode d’emploi du bien vivre à bord de Monique et Bruno, les premières questions de navigation. Des blagounettes se risquent çà et là pour l’ambiance, on tente avec légèreté de faire connaissance. Vers 23h certains, laissent échapper quelques bâillements, ce fut l’autorisation subliminale qui nous autorisait à rejoindre notre bien nommé lit. Lovés dans nos duvets, entourés de l’élément liquide et le doux clapot maternant de Big Bang,nous lâchâmes rapidement prise pour rejoindre les mystères de la nuit. Morphée veillerait…
Levés vers 7h15, un petit déjeuner copieux nous attend. Tout est déjà prêt, il fait bon, les odeurs (pain, café, thé, confitures, brioches (de et par Bruno encore… l’angoisse!)parfument l’air du carré. Commencé sous les auspices des couleurs pastel froide de la nuit, nous observâmes au dehors, de notre place en privilégiés,(tout en trempant les tartines), à la montée en puissance d’une très belle journée automnale : sépias, jaunes ocre, paille ou or…Plaisir d’imaginer, les yeux fermés, de voir naître devant nous un tableau de peintre. C’est Monet qui s’invite, il est là inspiré et traduit par le pouvoir du pinceau, l’indicible, la grâce du présent devant nos yeux. Tel fut le spectacle qui nous fut offert ce matin du 20 octobre. Syndrome de Stendhal tu flirtais ce jour-là dans les parages,canaille !Beau temps, belle mer, et donc, ventre bien plein, fort de toutes ces sensations nous étions prêts pour l’aventure et s’il eut été nécessaire d’en découdre avec Long John Silveret son île au trésor (Chausey la belle).
9h moins 10 : nous nous présentons au moteur, devant l’écluse du barrage. Au signal les feux passent au vert,nous entrons les premiers (c’est parait-il le privilège des catamarans). Derrière, les monocoques avec application et discipline se placent. L’ambiance est bon enfant,on parlote joyeusement de bateaux à bateaux. Quand un intrus affichant une posture d’ayant droit héréditaire, vint se placer à « l’arrache » juste avant la fermeture des portes.Bruno légèrement irrité nous fait remarquer qu’il aurait dû se présenter plus tôt pour aller se placer en avant sous le pont (n’ayant pas de mât) cela aurait facilité l’emplacement et la tranquillité de tous.Mais… !Coup de théâtre, le« malin »sournois dans le lit mauvais du vent reprisses paroles. Notre quidam ayant l’ouïe fine, devint furieux. Tour à tour moqueur,hautain,donneur de leçons…nous dûmes subir les assauts du soudard. Ayant eu l’intelligence de ne pas répondre, son soliloque fit « pschiiit ». Nous en restâmes donc là avec l’idée qu’il n’y aurait pas de suite, mais notre histrion sortant de l’écluse, mit plein gaz à notre droite pour envoyer la vague traîtresse qui fit tanguer Big Bang comme…finalement une tempête dans un verre d’eau. Trouvant qu’il n’en faisait pas assez le pleutre s effaça sourire narquois accompagné d’une révérence grandiloquente à la Cyrano.
Nous passâmes vite à autre chose…Big Bang, à un rythme de sénateur (pas plus de 5 nœuds) pris le chenal qui mène, entre bouées rouges et bouées vertes au phare du Grand Jardinavant la haute mer.A cette heure, le lever du soleil rasant nous réchauffait avec délicatesse. L’air débarrassé des particules en suspension par la brise marine nous offrait une lumière d’exception. Tout était posé pour se laisser aller à la déambulation imaginaire. Défilait devant nous; Tour Solidor, cité d Aleth, les Bas- Sablons, St Malo intra-muros,Fort du Petit Bé, Grand Bé, Fort de la Conchée,, Fort Hauturier, Cézembre…Il y avait là plus qu’il n’en fallait pour enflammer les plus rétifs :Jacques Cartier,Surcouf, Chateaubriand, Colette, la traite négrière, la perfide Albion…et plus dans l’actualité, à tribord vers le bassin Vauban : Etonnants Voyageurs, Quai des bulles… Aubaine due au hasard? Nous savions qu’on s’activait sur les chantiers, pontons, bassins malouins, pour la quarantième Route du Rhum qui devait partir le 4 novembre. Nous sommes donc aussi restés attentifs,ne désespérant pas de voir des mâts ou pourquoi pas en son entier, un de ces excentriques albatros technologique de la démesure.
C’est donc dans cette ambiance mi rêveuse mi doucereuse que le Grand Jardin contourné, toutes voiles dehors, notre équipage pris le large, direction Nord-Est avec toujours l’idée fixe d’une grosse envie d’île. Le vent n’étant pas favorable nous louvoyâmes ce qui eut pour effet immédiat d’inviter les premiers symptômes du mal de mer chez les moins amarinés et qui sans en mener large nous montraient déjà bien du courage. Assez vite, St Malo dans notre dos disparu dans une ligne d’horizon floutée par une petite brume rosée. En revanche assez vite devant nous s’invitaient les Minquiers , plateau aux mille danger savec ses mille cailloux à fleur d’eau. Rappelez-vous c’est justement dans ce coin que décrivit fort bien Victor Hugo dans « Travailleurs de la mer » que ces sirènes (en fait, une pieuvre) machiavéliques pouvaient vous envoyer dans le fond par manque d’attention. Quelques maisons quand même et… ses célèbres chiottes (terme marin employé principalement par les vieux loups de mer) dont on dit qu’elles sont les plus au sud de l’Angleterre. Très vite aussi Chausey se montra à tribord mais se fit désirer longtemps car il ne suffit pas en mer, d’aller d’un point à un autre par la ligne la plus courte pour aller au plus vite. Nous en fîmes l’expérience car, alors que Chausey nous semblait à portée de main c’est seulement vers 15h que nous jetâmes l’ancre sur un mouillage forain à l’ouest de l’île : Port Homard, image idéalisée qu’on voit dans la pub : Anse entourée de sable fin, eau claire et tranquille, ciel bleu azuréen sans nuages.
Nous mîmes pied à terre assez vite car avant la nuit nous ne voulions rien manquer de ce paradis dont certaines revues nautiques chauvines(très)disent que c’est une des plus belles îles au monde. Ici, les faisans ne connaissent pas le chasseur ni la peur, les montres s’arrêtent d’elle-même pour suspendre le temps, le pas du promeneur se met intuitivement au rythme du flâneur. Le sentier qui traverse parfois l’île en son milieu de manière anarchique, sent bon le sauvage,les herbes aromatiques et la piraterie d’antan. Le vague à l’âme ici est positif et quand on le cultive, se révèle – comme une évidence – le sentiment océanique chère à Romain Rolland. Ici à marée basse, dit le dicton, on dénombre 365 îlots comme autant de jours dans l’année. De l’autre côté de la cale où se déversent à la journée, les promeneurs amoureux de l’île, c’est le royaume du pêcheur à pied. Il faut traverser le « Sound » (port de fortune pour les quillards) et s’y risquer, calcul de marée en tête. Attention, les courants sont puissants, le marnage important.Pour ce qui est de la présence humaine on devine facilement, le phare au sud (lumière toutes les trois secondes : j’ai vérifié lors d’une miction nocturne…) Fort Vauban en son centre, un restaurant magasin, quelques gîtes, une ancienne école et plus au nord avec sa maison en son point culminant,un abri pour les passionnés d’ornithologie.On peut en ce jour béni des dieux météo, dire que jamais promenade ne fut plus« délicious » (expression anglaise qui, c’est normal, nous contamine dans le coin avec le vent du large).
Sur le retour au mouillage nous vîmes un groupe de Kayakistes se poser sur la plage ou mouillait Big Bang : figures chevaleresques emblématiques des temps modernes,la nature est leur domaine, la discrétion leur nature, leur énergie sans borne. Ils arrivaient de St Malo en ligne directe après quatre heures d’efforts et s’apprêtaient à passer la nuit sur la plage.Certains se sont baignés, d’autres affairés à des taches obscures vaquaient, puis ils se sont fondu dans la nuit. On ne les a revus, qu’au petit matin.
Deuxième soirée à bord c’est la fête : Cécile nous avait prévenus « Pour mes ….ans c’est moi qui offre l’apéro » (La galanterie ici nous oblige à ne pas dire l’âge des dames, sans leur accord). L’ambiance en cette soirée festive est à la bonne humeur, le plein air nous a mis en appétit et l’idée d’un vin pétillant nous procure déjà l’ivresse de la promesse. Cécile a pensé les agapes, dans le cockpit on a disposé et décoré une table « exciting ».L’équipe n’a pas de smoking ni de robes longues au décolleté généreux mais elle est à peu près propre (pour les tenues chez certains c’était limite, mais dans ces cas-là, comme le dit le fameux sketch des Inconnus« ça ne nous regarde pas »). Bref, Cécile se prête au jeu et souffle avec panache et sans barguigner, sa bougie marquée du sceaux de sa…tième année naissante. Pour ce qui fut de la soirée par pudeur nous ne révèlerons pas ce qui s’y est dit (il faut ménager les oreilles délicates). On peut juste dire que c’était joyeux mais comme on est pas « chien »juste pour vous mettre l’eau à la bouche cela a commencé (doucement)par « Mr et Me P’titgoûte ont trois filles, comment les ont-ils appelé …Le vin aidant…, nous partageâmes finalement avec simplicité, humour, confiance et, on peut le dire avec amitié les idées « géniales » que nous avions pour changer le monde (à plusieurs c’est plus facile), tout un programme…
Et pendant la nuit à marée basse Big Bang se posa sur le sable (Bruno avait plongé la veille pour être sûr que les deux coques se posent en douceur).
Dimanche,il fait beau, bien sûr ça devient une évidence en ces temps de réchauffement climatique. Petite déception, sortant de Port Homard nous avons cherché en vain la nasse que Bruno avait posée la veille (nous avions rêvé de homard). Une recherche minutieuse n’aboutit pas.Serait-il possible qu’à Chausey il y ait des voleurs. Serait-il possible qu’il y ait des courants assez puissants qui emmènent les filets au large pour les perdre? Cela n’entama point notre bonne humeur mais en étant un peu « ronchons »nous pouvons dire que si Chausey est un paradis cela n’empêche pas la vigilance et nous rappelle qu’en ce bas monde l’homme reste un loup pour l’homme( conclusion, il y a des loups à Chausey).
Un peu au large nous croisons nos kayakistes de la veille en route eux aussi pour St Malo. Après quelques échanges amicaux chacun reprend rapidement sa route. Journée sans histoire sans vent, « une belle pétole » disent certains pour apprécier ce temps de club med. La côte est visible à bâbord on peut même en reconnaître certains lieux. A bord,ça va, ça vient, ça mange, sa somnole, ça grignote.Ça parle beaucoup aussi et même parfois passionnément. Discussion entendue au hasard qui a plongé certains d’entre nous dans une perplexité totale : Olivier « j’ai lu que des phoques auraient violé des humains, cela est-il possible ? » Hilare d’abord, dubitatif ensuite, puis perplexe, Google n’eut même pas la réponse,le mystère restera entier. A l’approche du phare du Grand Jardin un marsouin croisa notre chemin. Monique tenta de l’amadouer mais sans succès.
Vers 13h nous nous présentâmes devant le Grand Jardin. Nous avions pour impératif le passage de l’écluse à 16h. Comme nous étions en avance c’’est donc en flâneurs attentionnés que nous goutâmes une dernière fois à ce bel après-midi. Arrêt prolongé devant Cézembre. Approche des premiers bateaux de la course du rhum arrivant déjà pour le grand rendez-vous, passage de l’écluse(sans histoire), descente en nonchalance de la Rance à la découverte des villages dans leur écrin de verdure, pont St Hubert, repérage du camp viking à St Suliac…
Il en fut ainsi de ce weekend. La nuit venant vite nous nous quittâmes un peu vite, un peu dans la précipitation chacun étant déjà dans un futur qui à n’en pas douter serait chronophage.. Restent les souvenirs et… le désir -intact bien sûr – de revivre dès que possible une sortie avec la NAV (il a été question de course du Rhum, malgré quelques tentatives de séduction pour y être, nos hôtes se sont montrés incorruptibles)

Maunoir

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